ECRITURES

ECRITURES

LE LIVRE DE POCHE

Le train 5585 à destination de Nantes venait de s’ébranler du quai numéro trois de la gare Montparnasse. Il était huit heures. Le matin était frais en ce mois de septembre. J’étais assis à ma place réservée, près de la fenêtre.

Elle s’est installée en face de moi, un peu essoufflée de sa course pour monter dans le T.G.V. Je me rendais à Angers Saint Laud. Une heure et demie de parcours environ ; j’avais donc le temps de revoir ma dernière copie : une nouvelle écrite il y a quelques jours. J’y relatais l'histoire d’une carte postale et c’était  le dernier d’une série de douze textes inédits pour l’éditeur qui venait, dans un format de poche, de publier mon premier recueil : Bords de Loire. J’étais fier et heureux de cette première publication, de surcroît dans une maison d’édition qui a pignon sur rue !

Le train prenait de la vitesse après avoir franchi les tunnels de Châtillon. J’avais disposé mes feuillets sur la tablette. 

Elle sortit de son sac un livre  de poche qu’elle posa sur ses genoux.

Elle prit le temps de mettre ses lunettes. Ses yeux accrochèrent les miens et elle me sourit. Je répondis à ce sourire par un autre sourire. Voyant mes feuilles dactylographiées, annotées et griffonnées un peu partout, elle me demanda : «  Vous écrivez ? »

- Ma foi, oui répondis-je, ou plutôt je mets sur du papier quelques poèmes et nouvelles. » 

La fille avait l’air intéressé et elle reprit : « Moi, j’aime bien les nouvelles, mais je suis incapable d’écrire. »

Elle était mignonne. Il émanait de sa personne un charme, quelque chose de difficile à définir mais qui attirait mon regard. Son sourire peut-être ? Ce sourire lui donnait une apparence espiègle, coquine, un peu ironique. Derrière les lunettes, ses yeux semblaient interrogateurs. Ses lèvres fines, légèrement rehaussées d’une couche de rouge pâle, laissaient voir deux rangées de dents blanches et le bout de la langue qui humectait les commissures. De longs cheveux châtains tombaient sur ses épaules, entourant une jolie figure.

Je revins sur terre ou plutôt dans le train, car il était inconvenant, pensai-je, de l’observer ainsi. Je répondis, avec un peu de retard, à sa question :

 «  Vous savez, écrire est un apprentissage. Dans tout métier une formation est nécessaire. Pour devenir menuisier, il faut plusieurs années, et pour fabriquer un meuble, encore plus ! »

J’ai toujours, depuis l’enfance, aimé le bois. J’aurais voulu être menuisier ébéniste. « Il y a longtemps que vous écrivez, me demanda-t-elle ? 

- Oui, plusieurs années, et le début fut difficile, ardu. »

C’est vrai. Mes premiers pas furent laborieux et je faillis abandonner le jour où je reçus, en retour, deux poèmes corrigés et annotés que j’avais adressés à une revue littéraire.

Que de prétentions dans ma démarche ! J’en ris encore. Mais l’aide dévouée du directeur de cette revue aura été bénéfique. Sur l’ouvrage, il faut persévérer pour atteindre le meilleur.

La fille me regarda étonnée, puis elle me parla de sa difficulté à remplir une feuille vierge, de ses fautes d’orthographes …

Je m’entendis lui répondre que nous passions tous  par les mêmes stades : la peur d’écrire, de la page blanche, du manque d’inspiration…

« Quant à l’orthographe, lui dis-je, c’est une science de pédant si l’on s’arrête aux fautes sans aller au fond du sujet. Moi aussi je fais beaucoup d’erreurs en français et en conjugaison, cela ne m’empêche pas d’écrire.  Je n’ai pas été à l’école longtemps, pourtant je revendique le droit à l’écriture. Les manuscrits de nos plus grands écrivains sont remplis de fautes…Et puis l’orthographe n’est-elle pas un moyen, pour la classe dominante et le pouvoir, d’empêcher le peuple de s’exprimer ? »

 J’étais lancé ! Il faut dire que ce sujet est mon cheval de bataille.

«  J’en veux à Malherbe, ce poète de cour qui a imposé et soumis la langue à des règles strictes et à une rigueur bloquante, pour le plus grand bénéfice d’une bourgeoisie naissante… »

Elle me regarda ébahie, la bouche ouverte et un sourire aux bords des lèvres. Elle semblait contente, rassérénée par ma diatribe !

« Vous savez ce qu’a dit Sénèque, continuai-je ? » J’aime bien placer ce philosophe dans la conversation. Il fait toujours de l’effet, le vieux sage que je n’ai jamais lu…

« Non, me répondit-elle, et je ne sais pas qui est ce monsieur. »

Je lui parlai du philosophe romain, précepteur de Néron, né en 4  avant J-C et mort, par suicide, en 65 après J-C, qui de l’écriture a dit : « Ce n’est pas parce qu’écrire est difficile que nous n’osons pas. C’est parce que nous n’osons pas qu’écrire est difficile. »

Elle me gratifia à nouveau de son sourire séduisant. Elle était réconfortée, me sembla- t-il. «  Vous savez, reprit-elle, en ce moment, je lis un recueil de nouvelles. J’ai terminé les deux premières et  commencé la troisième. L’auteur me paraît curieux. Fréquemment ses écrits finissent avec une pointe d’ironie. Il se moque de lui-même parfois.  J’essaie de cerner, de comprendre sa personnalité… »

Elle était intarissable. Moi, je suis sceptique sur tous ces  gens qui décortiquent le sens des romans, des poèmes, des nouvelles, et qui, à partir de là, se permettent d’avoir une opinion sur la  vision que l’auteur a sur la vie, sur les raisons pour lesquelles il écrit et préfère tel mot à la place de tel autre… Lorsque j’écris, je ne me pose pas de questions ! Le temps de trouver des réponses,  je n’aurais plus envie d’écrire !

C’est fantastique le nombre d’études sur les grands écrivains. Des chercheurs, des universitaires, des politiques, tout le monde s’y met pour les comprendre, disséquer leur pensée, leurs actes, leur vie…

Prenons Rimbaud, par exemple ; il a suscité des dizaines de bouquins dont les auteurs s’évertuent de démontrer, à partir de deux ou trois vers, quelle était sa pensée…Pauvre Rimbaud !

J’en étais là de mes réflexions  lorsque la voix, fort agréable, de la jeune fille me rappela au temps présent. « J’aimerais bien connaître l’auteur pour m’entretenir de son livre. »

Elle était gentille, charmante mais un peu pénible. Qu’est-ce qu’elle voulait à cet écrivain ? Et d’ailleurs qui était-il ? Je lui posai la question. « C’est vrai, fit-elle, peut-être l’avez-vous lu ? »

Elle me montra le livre d’une main fine aux ongles mi-longs et recouverts de bleu pastel. Je ne sais pourquoi j’eus envie de saisir cette main et la caresser. Je me repris et jetai un regard sur la couverture du livre.

Je pâlis. Une sorte de trouble s’empara de moi. Je rougis. Mon front devint moite. Elle s’aperçut de mon émotion. « Vous n’êtes pas bien, demanda-t-elle ? »

Je tentai de répondre. Mes yeux étaient rivés sur le titre du livre. Ce recueil de nouvelles,  c’était le mien ! « Ça ira, balbutiai-je, juste un petit trouble.  »

Déjà elle reprenait son idée : « Vous connaissez l’auteur et le livre ? »

Comment lui dire que c’était moi ! Après ses critiques, j’étais un peu gêné. J’espérais l’arrivée du train en gare d’Angers. J’avais besoin d’air, de sortir de ce guêpier. J’éludai sa question : « Vous permettez que je termine le travail que j’ai commencé ? Nous reprendrons cette conversation après. »

J’avais gagné quelques minutes pour me ressaisir. De toute façon, cette rencontre entre inconnus n’avait guère d’importance. Dans trente minutes, je descendrais et j’oublierais  cette fille…

Quand elle eut fini la nouvelle, et moi ma correction, elle redressa la tête et me regarda perplexe. « C’est bizarre, cette nouvelle que l’auteur appelle  Le grand secret  ?

- Je lui demandai pourquoi ?

 

- Rendez-vous compte : monter sur un tronc d’arbre pour se promener sur la Loire ! Vous trouvez ça sérieux ?

- Peut-être faut-il prendre cette nouvelle au second degré ? », avançai-je prudemment.

Manifestement, elle ne fut pas convaincue. Moi, j’étais toujours aussi embêté car je ne voulais pas lui avouer qui j’étais. Elle me scruta gentiment et referma le livre.

« Vous avez raison,  dit-elle en retrouvant son sourire. Cet auteur et son livre m’ennuient. Parlons plutôt de ce que vous écrivez. J’aimerais bien en savoir davantage sur votre inspiration, votre style… »

Le train commençait à ralentir. Nous arrivions à Angers et je lui dis que je devais la quitter. C’est à ce moment qu’elle me proposa que nous nous revoyions.

Son intention me fit chaud au cœur. Faut dire qu’elle était belle et que j’étais flatté. Elle nota sur une feuille son numéro de téléphone et son prénom. Elle habitait la banlieue parisienne. Je fis de même soulagé de n’avoir pas à donner mon patronyme.

« Tiens, fit-elle, en lisant le papier que je lui tendais, votre prénom est le même que celui de l’auteur de mon livre ! »

 

L’eau a coulé sous les ponts et les années ont passé depuis ce jour. Et quand je pense à ce quiproquo, je souris. Aujourd’hui, ma mémoire me rappelle  cette rencontre à bord du T.G.V., lorsque mes yeux se posent sur l’épreuve d’un futur recueil de nouvelles. L’éditeur me l’a adressé pour correction récemment. Sur la couverture il y a, désormais, nos deux prénoms et un seul nom !



13/06/2008
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